Faut-il vraiment déjà choisir ?
Il faut le reconnaître, la décision de Martin St. Louis d’envoyer Jacob Fowler devant le filet samedi soir était étonnante…mais surtout, la bonne. Sur la patinoire, à tout le moins. Parce que dans les estrades et à l’antenne de certains réseaux, il n’en fallait pas plus pour qu’on se pose la question : « Dobes ou Fowler ? »
La saison du Canadien n’est vieille que de cinq petits matchs. Mais Montréal étant le marché qu’il est, c’est apparemment tout ce que ça prend pour que certains oublient les prouesses de Jakub Dobes, le printemps dernier.
Ce même Jakub Dobes à qui l’organisation a consenti une prolongation de contrat de trois ans, à raison de plus de $5.0m par année, qui ne débutera dans les faits que la saison prochaine.
Celui-là même à qui on demandait d’être patient la saison dernière parce que, disait-on, c’était le filet de Sam Montembeault, pendant que ce dernier multipliait les mauvaises performances jusqu’au début décembre.
…et aujourd’hui, ce sont souvent ces mêmes voix qui suggèrent que Dobes se tasse poliment du chemin, ou de l’utiliser comme monnaie d’échange, dans l’espoir qu’il puisse servir de pièce maîtresse dans une transaction permettant à l'équipe d'ajouter un joueur d'impact.
Battre le fer pendant qu’il est chaud ou réaction démesurée ? J’vous laisse choisir votre camp. Mais en ce qui me concerne, j'me range assez facilement du second côté.
FOWLER À LA RESCOUSSE

Fowler n’a pas seulement été brillant samedi soir, il a été magistral. Il a su garder les siens dans le match, but refusé après but refusé, bloquant les 30 tirs dirigés vers lui en temps réglementaire et en prolongation, avant de se dresser devant les six tireurs des Wings en tirs de barrage. Ce faisant, il devenait le tout premier gardien de l’histoire de la franchise à blanchir l’adversaire au terme des trois périodes de jeu. Une première étoile et une chaleureuse ovation, bien méritées.
Mais bien au-delà des statistiques, aussi impressionnantes soient-elles, c’est le calme du jeune gardien de 21 ans devant son filet qui aura attiré l’attention de plusieurs.
À 6 pieds et 1 pouce, Fowler n’est pas le gardien le plus imposant de l’équipe, et encore moins du circuit. Pour espérer connaître du succès, il ne peut pas se contenter de « paraître gros devant son filet », en espérant que la rondelle le frappe. Il doit compenser sa plus petite stature par des lectures efficaces, des réflexes aiguisés et des déplacements rapides…mais surtout, contrôlés.
C’est non seulement ce qu’il a fait samedi soir, mais aussi ce qui le distingue, selon plusieurs — moi le premier — de son coéquipier tchèque.
Mais sans vouloir lui enlever le crédit qui lui revient, il l’a aussi fait derrière une formation qui semble tranquillement retrouver ses repères en zone défensive.
À preuve, le site Natural Stat Trick dénombre seulement cinq chances de marquer de haute qualité contre Fowler lors du match de jeudi contre Nashville, et celui de samedi face à Détroit. En comparaison, le Tricolore en avait accordé neuf lors du match d’ouverture à Toronto, onze face aux Penguins à Pittsburgh quatre jours plus tard et douze lors du match inaugural au Centre Bell, face aux Hurricanes de la Caroline.
Qu’on se comprenne bien, c’est encore loin d’être parfait. Mais si on compare avec les trois premiers matchs de la saison, où les unités de cinq du Tricolore semblaient afficher autant de structure qu’un casse-tête violemment garroché contre un mur, c’est un coup de patin dans la bonne direction.
Il l’a également fait derrière une brigade défensive qui misait sur le retour de Kaiden Guhle, qui a connu un très fort match. Sans pour autant voler le show, sa présence s’est fait sentir tout au long de la rencontre, tant sur le plan physique que dans l’aplomb général de l’équipe en défensive. Et ça, c’est un luxe que Jakub Dobes n’a pas connu depuis le début de la saison.
Finalement, il l’a aussi fait face à une opposition qui nage en plein marasme depuis...beaucoup trop longtemps, mais encore davantage depuis cet été. À l’heure actuelle, les Red Wings occupent l’avant-dernier rang de la conférence de l’Est, devant des Flyers en pleine déroute. Pas tout à fait le même genre d’adversaires que les Hurricanes de la Caroline, mettons.
À 5 contre 5, les trios de Suzuki et de Danault ont terminé la rencontre de samedi soir avec un Corsi supérieur à 70,0 %, pendant que les trois combinaisons défensives les plus utilisées par Martin St. Louis franchissaient la barre des 60,0 %. Face aux Hurricanes, le trio de Suzuki n’avait même pas atteint la marque de 30,0 %. La défaite sera évidemment inscrite au dossier de Dobes, mais c’est l’équipe au complet qui en porte le poids sur ses épaules.
Certains diront que le calme de Fowler devant le filet aura été un facteur dans la performance plus « structurée » de l’équipe, et je suis prêt à acheter le concept. C’est plus facile d’appliquer une structure efficace quand on peut miser sur de la prévisibilité devant le filet.
… mais ça n’explique pas tout.
UN PEU DE PERSPECTIVE ET DE NUANCES
L’idée, ce n’est pas d’enlever du crédit à Jacob Fowler. Je l’ai dit d’entrée de jeu, il a été magistral samedi soir.
Mais pourquoi chercher déjà à couronner le gardien autour duquel construire ?
Le Canadien a un luxe que peu d’organisations à travers la ligue ont en ce moment : celui de miser sur deux jeunes gardiens capables de s’imposer lorsqu’on fait appel à leurs services. Et contrairement à la croyance populaire, ce n’est pas un problème d’avoir deux bons gardiens. C’est même une nécessité.
MTLJ. DobesG · 25 ans · 6'4 · 215 lbs5e ronde 2020 (136e au total)
6'1 · 223 lbs3e ronde 2023 (69e au total)
MTLEn même temps, je comprends le réflexe. Le Tricolore a d’autres trous à combler dans sa formation, et un simple regard à travers la ligue suffit pour identifier plusieurs équipes dont la situation devant le filet est suspecte, au mieux.
C’est le cas chez les Rangers, à New York, où la saison d’Igor Shesterkin est déjà terminée, victime d’une blessure au genou qui semblait avoir bien peu de chose en commun avec un léger chatouillement. Et comble de malheur, son auxiliaire, Joonas Korpisalo, est lui aussi tenu à l’écart du jeu pour au moins quatre autres semaines.

À Buffalo, Ukko-Pekka Luukkonen et Colten Ellis sont déjà pointés du doigt pour le mauvais début de saison des Sabres, et l’état de santé d’Alex Lyon demeure un mystère.
Dustin Wolf connaît un début de saison cauchemardesque à Calgary, Yaroslav Askarov ne semble pas en mesure de s’imposer à San Jose, Jet Greaves connaît des ratés à Columbus, et le tandem composé de Darcy Kuemper et d’Anton Forsberg explique, en partie, le faux départ des Kings en ce début de saison.
…et que serait une saison dans la LNH sans que la situation devant le filet des Oilers fasse aussi jaser ?
Mais c’est justement la raison pour laquelle le Canadien a tout intérêt à faire preuve de patience avec ses deux jeunes cerbères. S’il y a bien une chose que les partisans du Tricolore devraient savoir, c’est qu’un gardien, ça fonctionne par séquences. Cette réalité-là, on l’a vécu pas plus tard que la saison dernière. Et un gardien, ça se blesse aussi. Ça aussi, on l’a vécu…
Et si une formation peut espérer pallier l’absence d’un attaquant ou d’un défenseur en faisant monter tout le monde d’une chaise dans l’alignement, la théorie du « next man up » s’applique plus difficilement devant le filet, où il n'y a qu'une chaise par rencontre. Si t’échanges systématiquement tous ceux qui performent bien, par simple besoin de clarté quant à l’identité du gardien numéro un de la formation, tu t'exposes à ce genre de situation, où avant longtemps...c'est peut-être toi qui va se mettre à courir les gardiens en panique, pour essayer de sauver ta saison.
Viendra un temps où l’organisation devra prendre ce genre de décision. Et ce jour-là, oui, je m’attends effectivement à ce que ce soit Jacob Fowler qui remporte la course.
Mais ce moment-là n’arrive pas après une victoire, aussi remarquable soit-elle, face aux Red Wings de Détroit, au cinquième match d’une longue saison qui commence à peine.
Prétendre le contraire, ce serait réagir sous le coup de l’émotion. Et s’il y a bien une chose que j’ai retenue à travers les multiples segments qui ont suivi certaines réactions émotives de Jakub Dobes dans la dernière année, c’est que lorsqu'il est question de gardiens de but, les émotions…c’est mal !
… du moins, j’pense que c’était ça, le message.